La plupart des sites de rencontre sont payants et usent de pratiques dont l'honnêteté et l'éthique semblent absentes (faux nombre de membres, faux profils, faux messages, etc....). Faut-il pour autant voir dans la rencontre sur Internet une arnaque en soi ?
L'idée la plus répandue est que la rencontre sur Internet utilise la misère affective des gens en se faisant de l'argent dessus, en créant de l'espoir et du rêve, en laissant croire que forcément, le (la) prince(sse) charmant(e) se trouve caché(e) au détour d'un clic. Simple et facile : il suffit de glisser sa carte bleue... et j'achète le (la) partenaire de mes rêves ! Un peu trop simpliste et facile...
Evidence socio-économique évidente : nous vivons une époque difficile pour le sentiment amoureux !
Notre mode de vie et de culture crée une forte précarité affective : l'intensification de la pression professionnelle, l'élévation du niveau des études, de la flexibilité, de la mobilité demande un don de soi sans précédent. Et le monde du travail est, dans sa grande majorité, est un monde où les rencontres sont rares.
La pression permanente au bonheur a crée une culture où le bonheur est un droit, voire une obligation : il faut être heureux... et pour être heureux, il faut être deux ! La solitude n'en est donc que plus insupportable et le (la) compagnon (compagne) parfait(e) plus recherché(e) : on ne peut se « contenter » d'un(e) partenaire qui ne remplit pas toutes les cases de son esprit. Et la solitude revient... Ne vaut-il pas mieux vivre seul(e) que mal accompagné(e) ? Mais qu'est-ce qu'être « mal accompagné(e) » ?
Nous vivons dans une société d'insatisfaction permanente, où rien ne dure, où tout est fait pour durer 18 mois (téléphones portables, ordinateurs, baladeurs MP3... mais aussi boulots, couples ?) Le seuil de satisfaction de l'individu par rapport à son existence est donc, logiquement, constamment en hausse. Ne pas le dépasser est la source du mal-être. Et flirter avec ce seuil induit encore plus de doute : je suis bien mais est-ce la panacée ? Ne serais-je pas mieux, ailleurs, autrement... avec quelqu'un(e) d'autre ?
Le sentiment amoureux lui se nourrit de plusieurs choses : de la satisfaction d'un côté, mais aussi de la projection dans l'avenir, de la possibilité que ce moment intense et joyeux présent, là, maintenant, puisse durer dans le temps. Le sentiment amoureux se nourrit d'absolu : l'autre est unique.
La rencontre amoureuse est un temps spécial. C'est un temps de communication, un temps de partage. Par les gestes, le regard, la parole, les mots, les idées. Sur Internet, une nouvelle grammaire se forme, rythmée par les messages sur les chats, MSN, le mèl, les échanges de fichiers, de photos... La rencontre « sur » Internet est fondée sur le dialogue. Il en est d'ailleurs la première base. Quand le dialogue est établi, la rencontre peut fonctionner (je sais de quoi je parle !). Les lieux traditionnels de rencontre (hors travail, université, etc.) ne sont malheureusement pas des lieux propices à ce dialogue, mais plutôt au désir instantané, aux échanges de paroles courts, incisifs et efficaces.
Comment, par exemple, se « rencontrer » dans un bar ou en boite de nuit, là où chacun(e) joue un rôle, où le volume de la musique ne permet guère de se parler, de s'écouter, de s'entendre ? La rencontre amoureuse est donc une immersion dans le monde de l'intime, celui où deux êtres partagent ce qu'ils ont en eux, leur définition, leurs fêlures, leurs blessures, leurs espoirs, leurs envies, leurs désirs. Ce n'est pas une chose légère et en faire un marché, un commerce, est une lourde responsabilité. La rencontre sur Internet obéit à une « rationalisation » de la démarche (critères de choix, de filtres, affinités) qui dépoétise très certainement la situation mais la rend également plus confortable, plus rassurante car chacun(e) peut se livrer à sa mesure, derrière son écran. Il est par ailleurs amusant de constater, que parmi les couples qui se forment, il n'est pas rare, par la suite, qu'ils « repoétisent » leur rencontre, comme pour y donner une légitimité : « le hasard ( !), le destin ( !) était de me connecter ce soir là, à ce site, et de le (la) croiser précisément, lui (elle), pourtant rarement connecté(e), mais qui l'était à ce moment précis et presque immédiatement, une réelle complicité est née entre nous... »
Seconde base de la rencontre amoureuse : la joie. Celle de se découvrir, de se rencontrer. La joie partagée d'être avec cette personne qui nous apporte de la joie. C'est un don de bonheur que deux êtres se font. Cette joie, c'est l'énergie qui fait que deux êtres s'attirent inévitablement, qui fait que les moments passés ensemble sont espérés, attendus, semblent hors du temps. Cette joie est un bien qui ne doit jamais être cassé. Et même si, forcément, les deux se confieront, parleront de leurs blessures à un moment ou un autre, se consoleront aussi, c'est uniquement parce que cette joie les a amenés à s'ouvrir l'un à l'autre. Ils sont en quelque sorte chacun le (la) bienfaiteur (trice) de l'autre.
A partir du moment où la démarche est saine et honnête, où le mensonge est absent et la réalité non enjolivée, ce n'est pas de la misère affective mais bien au contraire un grand don de soi que représente le profil d'un site de rencontre. Il y en a des barrières à dépasser pour s'inscrire sur un site de rencontres, pour se présenter sous son meilleur jour et en même temps donner une image fidèle de celui (celle) que l'on est.
Les sites de rencontre se doivent d'être conscient de leur tâche et de leur limites. Ils ne peuvent garantir l'amour (comme certains le font pourtant) ou même des rencontres. Quelqu'un(e) qui s'inscrit sur un site n'est pas forcément prêt(e) à rencontrer quelqu'un(e), s'ouvrir, se confier, partager, donner de la joie. Les sites de rencontre ne peuvent qu'élargir les horizons, que donner un lieu étrange mais réconfortant de relations, où l'implication est librement choisie.
S'ils peuvent devenir une force (force de suggestion, force de mise en relation), devenir un « ami » fidèle et sympathique qui apporte une certaine sécurité, il existe cependant un effet pervers majeur à ces sites : les catalogues vertigineux de « c½urs libres » séduisent et sécurisent les solitaires. Il y aura toujours quelqu'un(e) de mieux, quelque part, derrière un profil, un clic. Les personnes rencontrées ne sont jamais assez bien, il y aura toujours mieux. A force de promettre le grand amour, l'âme s½ur, la réalité n'existe plus. C'est, à mon sens, le plus grand effet pervers : au lieu de devenir une solution contre la solitude, ces sites confortent certain(e)s dans cette solitude. Si ils (elles) sont seul(e)s, c'est juste qu'il n'y a pas de personnes assez bien pour lui (elle) pour l'instant, mais un jour... un jour... Le suivi des membres est assez révélateur : un homme inscrit depuis deux ans sur un (ou plusieurs) site(s) et usager/consommateur régulier, faisant des rencontres mais restant abonné, est la ligne statistique typique de la personne prise dans cette spirale de solitude. Il s'est trouvé une forme d'équilibre et malgré ses rencontres vit sa « solitude » amoureuse parce qu'il y a ce catalogue infini de femmes.
La rencontre sur Internet n'est pas un mal en soi, mais le symptôme d'un déséquilibre de notre société. C'est ce qui les rend pour certains insupportables : un étalage d'âmes humaines. C'est une réalité à laquelle il faut cependant faire face et qu'il faut améliorer. Ce n'est pas parce que nous sommes sur un navigateur Internet que forcément il ne peut plus y avoir de beauté, de sens, d'honnêteté, de poésie, ces ingrédients qui font qui font la beauté et la grandeur de l'âme humaine. Et parmi tous les ingrédients qui font que l'âme humaine n'est pas que vanité prise dans les affres de la compétition économique, sociale, professionnelle, personnelle mais, au contraire, qu'elle est à l'origine de la solidarité, du partage, de l'équité, de la justice, il y a ce sentiment central : l'amour entre deux êtres.